16
Le prix de nos privilèges, c’est la responsabilité.
Venue de ma mémoire, la voix de mon père retint ma main de justesse. Père… Je me rappelais parfaitement les leçons apprises jour après jour près de lui, dont celle-là n’était pas la moins importante. Et le rouge me montait aux joues.
Un sentiment de culpabilité me retenait au bord du gouffre. Tous mes sujets, au royaume de Xy, comptaient sur moi. J’étais leur reine, même si je m’étais de mon plein gré livrée à Keir pour devenir sa Captive. J’étais aussi liée à eux que je l’étais à lui. J’avais juré de les guider, de les protéger, de régner sur eux.
Un gémissement douloureux monta de mes lèvres. Je fermai les yeux et, sans ôter la lame de mes veines, je levai vers le ciel mon visage sillonné de larmes. Mon devoir allait à l’encontre de ma volonté. Mon seul désir, à présent, était de mourir. Ce serait si facile… Je désirais rejoindre Keir, tout comme Isdra avait voulu rejoindre Epor. Je ne pouvais concevoir la vie sans lui.
Pourtant, ce n’était pas volontairement qu’Isdra avait finalement quitté ce monde. En prenant sa vie, Graine de Tempête lui avait volé sa mort. La colère jaillit en moi, se mêlant à mon chagrin et à ma souffrance. Les prêtres guerriers et Iften étaient coupables ; ils devaient payer ! Ils avaient tué mon Seigneur de Guerre, détruit son rêve de réformer la société firelandaise pour améliorer la vie de son peuple. Ils avaient essayé de me tuer, moi aussi, afin de préserver leur position et leur pouvoir. Ils n’avaient aucun respect pour le peuple des Tribus. Ils ne veillaient en aucune façon à son intérêt supérieur – pas comme Keir l’avait fait.
Mais aussi longtemps que je vivrais, le rêve de Keir continuerait à vivre aussi… Contre mon poignet, je sentis la lame trembler. Reness m’avait ouvertement soutenue. Osa s’était montrée intéressée. Liam également. Et Xy avait autant besoin de moi, d’une souveraine pour assurer son unité, que du rêve de Keir, pour se rénover en profondeur.
Ouvrant les yeux, je baissai la tête et posai mon regard sur la lame. Ce serait si facile… Si facile et si égoïste.
Rattrapée par ma douleur, je fermai les yeux et me mis à me balancer d’avant en arrière. La vie sans Keir à mes côtés serait un long calvaire de solitude et de souffrance. Je ne pouvais m’y résoudre. Cela m’était impossible. Le plus simple était encore de partir tout de suite le rejoindre. Peut-être m’attendait-il dans cet autre monde… Mais, dans ce cas, pourquoi son fantôme avait-il tout fait pour protéger ma fuite et me sauver ?
Contre mon poignet, la lame trembla de nouveau. Un geste, et je rejoindrais mon Seigneur de Guerre dans la mort. Mais si je m’accordais cette faveur, le rêve de Keir et ses espoirs d’offrir une vie plus facile à son peuple disparaîtraient avec moi. Si je me suicidais, ces misérables charlatans tatoués triompheraient. Iften, ce meurtrier prêt à toutes les infamies, gagnerait la partie.
Par la Déesse !
En hâte, j’éloignai la lame de mon poignet et fis rentrer le poignard dans ma manche.
Ma décision était prise, mais elle me laissait le cœur brisé. Ma vie gisait fracassée en mille morceaux à mes pieds. La mort de mon père m’avait plongée dans l’affliction, mais ce que je ressentais à présent ne pouvait se comparer à rien de ce que j’avais vécu.
Avec Keir, c’était une partie de mon âme qui s’en était allée, laissant en moi une plaie noire et suppurante qui ne guérirait jamais.
Au cours de ma carrière, j’avais vu des gens apprendre à vivre avec la souffrance, s’habituer à leurs blessures et reconstruire leur vie. Pourtant, pour eux, plus rien n’était pareil. Il en irait de même pour moi.
Quoi qu’il puisse arriver dorénavant, je ne serais plus jamais la même. Je ferais de mon mieux pour assumer mes responsabilités. De mon mieux, également, pour élever notre enfant – s’il s’avérait que j’étais enceinte. Alors seulement, quand je me serais acquittée de mes devoirs, je pourrais rejoindre Keir le cœur en paix. Jusqu’aux neiges, et au-delà.
Assise dans l’herbe, je restai un long moment à fixer ma sacoche. Le soleil était haut dans le ciel. Le troupeau de bêtes semblables à des chèvres s’était installé un peu plus loin, en aval du ruisseau. Je les entendais pousser leurs drôles de cris, contrepoint comique au cours funèbre de mes pensées.
Qu’allais-je bien pouvoir faire, à présent ?
C’était une chose de décider de vivre malgré tout, pour porter le rêve et la vision de Keir. Mais comment allais-je m’y prendre ?
Tout en enroulant distraitement une herbe autour de mon doigt, j’y réfléchis en décidant de commencer par les priorités. Que désirais-je avant tout ? La réponse s’imposait d’elle-même.
Je désirais Keir.
Mes larmes menaçaient de nouveau de couler. Par un effort de volonté, je parvins à les contenir. L’heure n’était plus aux pleurs mais à l’action. J’avais besoin de réfléchir et de dresser des plans de bataille, pas de me lamenter.
Ce que je désirais ensuite, c’était retourner au royaume de Xy. Demeurer dans la Grande Prairie n’avait plus aucun sens, surtout si mon statut de Captive devait ne pas être confirmé. Et à présent que Keir était mort, je n’étais même pas sûre que ce fût encore d’actualité.
Je voulais Keir. Et je voulais rentrer chez moi.
Redressant la tête, j’inspirai à fond et repris courage. L’ébauche d’un plan se dessinait sous mon crâne. Avant de retourner au royaume de Xy, il me fallait récupérer la dépouille de Keir.
À peine esquissé, ce plan me sembla utopique. Cela n’avait aucun sens, bien sûr. Retourner au Cœur des Plaines et réclamer le corps de mon Seigneur de Guerre ? Seule la Déesse savait qui avait survécu et qui contrôlait la situation. Pourtant, Iften lui-même pouvait faire preuve d’un certain sens de l’honneur. J’étais presque certaine qu’il n’oserait pas s’en prendre à une femme désarmée – presque seulement, mais presque quand même…
Il me fallait courir le risque. Retourner là-bas et demander à ce que me soit remis le corps de Keir. S’ils l’avaient brûlé, je me contenterais des cendres. Je chargerais Reness de faire savoir autour d’elle que j’étais toujours disposée à soigner quiconque le demanderait, et à enseigner mon savoir à qui voudrait se l’approprier.
Je pourrais ensuite m’installer dans cette tour qui surplombait la Grande Prairie, à la frontière du royaume de Xy. Je la ferais restaurer pour la transformer en hôpital et en école. Tous les Firelandais qui y viendraient avec des intentions pacifiques y seraient les bienvenus.
Oui… Plus j’y réfléchissais, plus se fortifiait en moi l’idée que c’était exactement ce qu’il me fallait faire. Mais, pour commencer, je devais récupérer la dépouille de Keir et chercher à savoir ce qui s’était passé. Peut-être Rafe et Prest avaient-ils survécu ? Je n’avais pas aperçu leurs fantômes, parmi ceux qui m’avaient escortée, mais… je n’avais pas vu celui de Marcus non plus. J’étais sûre que, s’il avait succombé, il se serait trouvé aux côtés de Keir lors de ma vision. Et puisque ce n’était pas le cas, il y avait une chance pour qu’il soit en vie.
L’herbe que je triturais avait fait les frais de ma toute nouvelle détermination. Entre mes doigts, il n’en restait qu’une charpie verdâtre. Avec le corps de Keir, j’allais réclamer que Marcus me soit rendu lui aussi. Vivant ou non. Et tant que j’y serais, j’en profiterais pour délivrer au Conseil quelques vérités de mon cru…
Grandcœur avait fini par s’assoupir, à quelques pas de moi, la tête basse. La chère vieille bête s’était presque tuée d’épuisement pour me mettre à l’abri…
Sous mon crâne, mon plan prenait forme. À la frontière de nos deux patries, j’irais ensevelir les restes de mon Seigneur de Guerre, pour qu’il y repose en paix. Le moment venu, je me ferais enterrer à ses côtés.
Je ne pus retenir de nouvelles larmes à l’idée de tout ce dont la mort prématurée de Keir nous avait privés. Une vie commune, à vieillir l’un à côté de l’autre. Les enfants que nous aurions eus ensemble. Les joies et les soucis qu’ils nous auraient donnés. Les enfants qu’ils auraient eus à leur tour et qui auraient ensoleillé nos derniers jours.
Dame de la Lune et des Étoiles, Déesse de la Grâce et de la Guérison, faites que je sois enceinte !
Les gargouillements intempestifs de mon estomac vinrent me tirer de mes pensées. Dans ma sacoche, je pris quelques morceaux de gurt, que je dégustai avec gourmandise.
Sans doute aurais-je dû économiser mes provisions, mais j’avais envie de gurt, et j’en avais envie tout de suite. Haussant les épaules, je me resservis et arrosai mon festin improvisé d’un peu d’eau du ruisseau.
Rassasiée, je me redressai, remis ma sacoche en place et lissai ma tunique du plat de la main. Le soleil commençait à décliner dans le ciel. D’un revers de manche, j’essuyai mes dernières larmes, décidée à ne plus pleurer. Pour que mon plan puisse devenir réalité, il me fallait mettre de côté ma souffrance – pour l’instant.
De ma sacoche, je tirai deux des bandages propres qui s’y trouvaient et entrepris de les enrouler autour de mes mains. Puis j’allai caresser le museau de Grandcœur, qui se réveilla en sursaut. Il me fallut batailler longuement pour parvenir à grimper sur son dos à cru. La brave bête me laissa faire patiemment, sans rechigner.
Une fois parvenue à mes fins, je lançai autour de moi un regard panoramique et m’aperçus que je n’avais pas la moindre idée de la direction à emprunter. Il n’y avait ni bornes ni chemins pour me guider jusqu’au Cœur des Plaines.
— Grandcœur, dis-je tout haut. Ramène-moi là-bas.
Le cheval agita ses oreilles mais ne bougea pas d’un pouce. Refusant de me laisser abattre, je fis un nouvel essai.
— Maison !
Toujours rien.
— Revenir… Rentrer ?
Grandcœur secoua la tête. Tout doucement, il la laissa s’incliner vers le sol, comme s’il s’apprêtait à se rendormir. Découragée, je poussai un soupir qui avait tout d’un sanglot.
— Que vais-je devenir ?
Soudain, les têtes des espèces de chèvres qui paissaient au bord du ruisseau se redressèrent et se tournèrent vers la gauche. Grandcœur les imita et hennit doucement, comme pour saluer de nouveaux venus.
Un frisson me parcourut l’échine. Lentement, je tournai la tête à mon tour. Quatre guerriers à cheval se trouvaient au sommet d’une éminence assez éloignée. Sur ma nuque, je sentis mes cheveux se dresser. Même à cette distance, je pouvais reconnaître le sourire d’Epor, la natte argentée d’Isdra, la tignasse rousse de Gils, et la prestance de…
Ô flamme de mon cœur !
Sa cuirasse brillait au soleil. Les poignées de ses deux épées croisées dans son dos dépassaient de ses épaules. Un nouveau frisson me secoua tandis que mes yeux s’embuaient. Les cavaliers semblaient n’avoir aucune substance. La lumière les transperçait, mais indéniablement ils étaient là, à m’attendre. Et, tout aussi manifestement, Marcus ne se trouvait pas avec eux. Cela suffit à me redonner espoir.
Epor et Isdra firent demi-tour et disparurent derrière la crête. D’un grand geste du bras, Keir me fit signe de les suivre, avant de disparaître à son tour en compagnie de Gils. Après avoir pris une ample inspiration, je lançai Grandcœur au trot dans cette direction.
— Stop !
Arrêté en plein élan par cet ordre bref, Grandcœur renâcla et pila net. Cela faisait des heures que nous suivions la piste tracée à distance par nos fantomatiques guides. Je n’avais eu d’eux que de brefs aperçus depuis notre départ, chaque fois que j’avais douté de la direction à emprunter. Mais cela faisait bien une heure que je ne les avais plus vus.
Surprise par cet arrêt brusque, je tournai la tête sur la gauche et vis une cavalière qui me dévisageait d’un air mauvais, l’épée brandie dans ma direction. Sa monture, qui piétinait le sol de ses sabots, n’avait pas l’air commode non plus. J’aurais pu être terrifiée si la lame n’avait été en bois, et si celle qui la maniait avait été plus âgée. Habillée de cuir, la fillette portait ses longs cheveux nattés dans le dos et chevauchait une de ces chèvres à la fourrure laineuse que je commençais à bien connaître.
Si fière et déterminée qu’elle parût, il était difficile de ne pas sourire de sa prétention à m’arrêter. Pour ne pas l’offenser, je m’efforçai néanmoins de garder mon sérieux et la saluai gravement.
— Salutations, guerrière.
La fillette se rengorgea et annonça fièrement :
— Je m’appelle Pive du Serpent, guerrière de la Grande Prairie et gardienne des troupeaux de gurtles.
— M’inclinant devant elle, je répétai :
— Salutations, Pive du Serpent. Je suis…
— Vous êtes une intruse ! coupa-t-elle sèchement. Et mon devoir consiste à vous faire Captive !
Pour appuyer ses propos, Pive fit des moulinets avec son épée de bois. Rendu nerveux par son attitude, Grandcœur se mit à piétiner.
— Vous devez me suivre jusqu’au camp, ajouta-t-elle avec détermination, et vous rendre à mon chef de guerre.
— Qui est ton chef de guerre ?
— Gilla du Serpent.
Une terrible grimace tordit le visage de la fillette quand elle conclut :
— À présent, rendez-vous ou préparez-vous à mourir !
Avec fatalisme, je haussai les épaules.
— Comme tu voudras, guerrière.
Pive faillit tomber de sa monture tant ma reddition la stupéfiait. Après être restée un instant bouche bée, elle se reprit et m’adressa un grand sourire.
— Suivez-moi ! m’ordonna-t-elle en rengainant son épée. Allez, en route, toi ! Yup ! Yup !
— Muwapp ! protesta la gurtle.
Mais elle fit néanmoins demi-tour et s’éloigna en se dandinant.
À présent que Pive ne me voyait plus, je pouvais laisser libre cours à mon amusement. Perdues dans l’épaisse toison de l’animal, les jambes de la fillette étaient invisibles, mais ses pieds pendaient si bas que ses orteils raclaient presque le sol. D’un coup de talon, je lançai Grandcœur sur ses traces.
Il ne nous fallut pas chevaucher longtemps pour découvrir, au bas d’une pente, une grande tente dressée au bord d’un petit étang. Tout autour paissaient des gurtles par dizaines.
Galvanisée par sa réussite, Pive lança sa monture au galop et se mit à hurler :
— Heylaaaaa !
La gurtle dévala le raidillon à toute allure, en manifestant à grands cris son indignation. Le troupeau lui répondit par un concert retentissant qui devait s’entendre très loin à la ronde.
La porte de toile de la tente fut violemment rabattue et une jeune fille apparut, suivie d’un garçon d’à peu près son âge. Leurs armes à eux étaient en métal, et leurs expressions vindicatives prêtaient moins à sourire.
— Pive ! cria la jeune fille en se précipitant dehors. Arrête ce raffut tout de suite !
Mais dès qu’elle m’eut aperçue, elle se figea sur place.
— Captive ! s’exclama-t-elle, les yeux écarquillés.
— Ma captive, Gilla ! précisa Pive en mettant pied à terre. C’est moi qui l’ai capturée !
— La Captive ? s’étonna le garçon, la main posée sur la poignée de son épée. Tu en es sûre ?
— Je l’ai aperçue au Cœur, répondit la dénommée Gilla en se tournant vers lui. Nos tentes étaient installées près de la sienne.
Puis, se retournant vers moi, elle se présenta, avec une mine sombre qui trahissait son inquiétude.
— Captive, je m’appelle Gilla du Serpent. Pouvons-nous vous offrir l’hospitalité de notre humble campement ?
De rage, Pive piétinait le sol de ses petits pieds nus.
— Non, non, non ! criait-elle. Elle ne peut pas être la Captive ! Elle ne pue pas, elle n’est pas couverte de plaies, et elle ne crache pas le feu comme une citadine !
— Pive du Serpent ! s’emporta Gilla. Veux-tu bien te taire tout de suite !
— Pive ? demanda gentiment le garçon en allant s’accroupir devant la fillette. Tu veux bien m’aider ? Nous devons aller appeler les autres.
Un grand sourire illumina le visage de la fillette.
— Tu me laisseras pousser des cris de guerre, El ?
— Bien sûr, répondit-il. Amène ta monture, pour que nous la fassions boire.
En hâte, Pive alla ramasser les rênes de l’animal, qui se leva et la suivit sans résister. Quand elle eut rejoint le garçon, elle prit la main qu’il lui tendait et leva vers lui deux grands yeux sérieux pour demander :
— Tu veux que je te raconte comment je l’ai capturée ?
Par-dessus son épaule, El nous adressa un sourire amusé. Puis il s’éloigna avec l’intrépide guerrière en prêtant une oreille attentive à son récit épique.
— Je suis désolée. Captive, s’excusa Gilla en grimaçant. Pive est jeune. Elle ne voulait pas vous offenser.
— Ne t’inquiète pas, répondis-je en mettant pied à terre. Je ne l’ai pas été.
D’un geste, la jeune fille me désigna le feu qui brûlait devant la tente.
— Venez vous réchauffer, dit-elle en examinant discrètement ma mise défraîchie. Avez-vous faim ?
Grandcœur trotta jusqu’à l’étang, où il se désaltéra longuement. J’avais beau savoir qu’il m’était attaché, je le surveillai du coin de l’œil. Je ne tenais pas à voir ma monture disparaître.
Gilla alla remplir une timbale de kavage qu’elle m’offrit.
— Non, merci, Gilla…
Après avoir décliné l’offre avec un sourire, j’allai néanmoins me chauffer près de son feu. Derrière nous, une voix d’enfant poussant un long cri de guerre se fit entendre.
— Ils battent le rappel des autres enfants pour la nuit, m’expliqua Gilla. Si vous désirez rester avec nous, vous êtes plus que bienvenue.
Son regard se porta dans la direction d’où j’étais arrivée, et elle demanda :
— Vous voyagez seule ?
Elle n’aurait pu faire preuve de plus de tact.
— Oui, répondis-je de manière laconique.
Son regard se fit inquisiteur.
— Quelque chose est arrivé au Cœur des Plaines, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle au bout de quelques instants. Nous sommes sans nouvelles.
Je lui répondis d’un hochement de tête avant de lui demander :
— Pourrais-tu m’indiquer la route ? Il faut que j’y retourne au plus vite.
Gilla se rembrunit.
— Captive… Je vous aurais bien offert de vous guider moi-même, mais je ne peux pas quitter le campement. J’ai des obligations…
— Je comprends, assurai-je sans la laisser achever sa phrase. Les troupeaux et les enfants.
— Exactement.
Quel âge avait-elle, exactement ? Sans doute guère plus de douze ou treize ans. Pourtant, elle s’exprimait et se comportait comme une femme de mon âge, dont elle avait déjà les responsabilités.
— Mais si vous voulez passer la nuit ici, reprit-elle, dès demain matin je pourrai vous conduire.
En lui souriant, je secouai la tête.
— Non. Je ne peux pas attendre. De plus, il pourrait être dangereux d’être vu en ma compagnie.
— Fort bien, dit-elle en soupirant. Il ne vous faudra pas traîner si vous voulez arriver avant la nuit.
Comme s’il avait compris que le départ était proche, Grandcœur me rejoignit. Rapidement, je rajustai mes bandages et remontai sur son dos. Gilla me regarda faire d’un air attristé.
Les yeux fixés sur mes mains, elle proposa :
— Au moins, laissez-moi vous offrir des gants…
De nouveau, je déclinai son offre d’un signe de tête.
— Je te remercie, mais je n’accepte rien qui ne vienne des mains de mon Seigneur de Guerre. Dis-moi simplement quelle direction je dois suivre.
— Suivez cette crête jusqu’à ce qu’elle vous mène à une rivière, expliqua-t-elle, le bras tendu en direction du couchant. Ensuite, vous n’aurez qu’à longer le cours d’eau en suivant le courant. Il se jette dans le lac du Cœur des Plaines.
Ses yeux revinrent se fixer aux miens et elle ajouta :
— Puissent les Cieux vous être favorables, Captive.
— Qu’ils te soient favorables également, Gilla du Serpent. Merci pour ton hospitalité et ta courtoisie.
Nous nous inclinâmes l’une vers l’autre, puis je lançai Grandcœur au petit trot. Tout comme Gilla, j’avais des obligations à remplir.
Le Cœur des Plaines n’était plus le même.
Grandcœur avait fait halte au sommet d’une éminence du haut de laquelle je découvrais la cité de toile. Nous avions chevauché sans relâche, et nous avions besoin de reprendre notre souffle. Quant à moi, cette pause me permettait aussi de rassembler mon courage.
Cette fois, ce n’était ni la taille ni la forme de la ville qui avait changé. Là, derrière les troupeaux de chevaux qui paissaient en liberté, une activité débordante faisait bruire comme une ruche le Cœur des Plaines. Des guerriers couraient en tous sens. Des tentes s’abattaient. Au bord du lac brûlaient de grands bûchers funéraires.
Tandis que j’observais ce spectacle, mon cœur se mit à battre à coups redoublés. Je serrai ma sacoche contre moi comme un talisman et vérifiai nerveusement mes bandages. Ensuite, je n’eus plus aucune excuse pour ne pas mettre mes projets à exécution. Pour me donner du courage, je tentai de me persuader que le moment ne pouvait être mieux choisi. Autant profiter de la confusion qui semblait régner en bas pour foncer jusqu’à mon but avant d’être arrêtée. Ou tuée…
Plusieurs fois de suite, j’inspirai profondément. Puis, après m’être penchée sur le dos de ma monture, j’enfonçai mes talons dans ses flancs et me mis à crier :
— Heyla ! Fonce ! Fonce !
Grandcœur bondit en avant et prit rapidement de la vitesse. Agrippée de toutes mes forces à sa crinière, je me laissai griser par le spectacle de l’herbe qui défilait à toute allure sous mes pieds. Le martèlement des sabots de ma monture sur le sol faisait écho au galop de mon cœur. Il ne nous fallut que quelques instants pour rejoindre le troupeau de chevaux. Sans s’émouvoir ni cesser de paître, ils s’écartèrent pour nous laisser passer, certains d’entre eux se mettant au galop pour nous suivre brièvement.
Presque sans transition, nous passâmes du troupeau à la ville de tentes sans réduire l’allure. J’eus de brefs aperçus de visages ébahis sur notre passage. Personne ne brandit d’arme ni ne surgit devant nous, mais peut-être l’effet de surprise jouait-il en notre faveur. De toute façon, j’étais décidée à ne laisser personne nous arrêter.
Des cris s’élevèrent derrière nous, mais je n’y prêtai aucune attention. Grandcœur, lancé au galop, semblait savoir où il allait, puisqu’il me conduisit tout droit devant le chapiteau du Conseil des Anciens.
Dans un nuage de poussière, il freina des quatre fers pour s’arrêter devant l’entrée. En mettant pied à terre, je marquai un temps d’hésitation. Je ne tenais pas à perdre maintenant mon cheval. Par mesure de précaution, je me mis en marche en le tenant par la crinière. Mais j’avais tort de m’inquiéter, car ce cheval d’exception semblait décidé à me suivre de lui-même jusque sous la tente.
Une fois à l’intérieur, je dus plisser les yeux pour m’habituer au manque de lumière. L’endroit était bondé. Les Anciens occupaient leurs gradins. Des guerriers s’agitaient tout autour. Mon entrée ne passa pas inaperçue. Peu à peu, le brouhaha cessa et un grand silence se fit dès que nous nous fûmes postés, Grandcœur et moi, entre les deux fosses à feu.
Essa était là, assis sur son siège, secoué mais apparemment indemne. Bouche bée, fixant sur moi de grands yeux écarquillés, le Vénérable Barde paraissait pour une fois à court de mots. À côté de lui et manifestement aussi bouleversé, Vents Sauvages fut le premier à revenir de sa surprise.
— Xylara… Fille de Xy… Nous vous pensions…
— Stop !
Ma voix avait claqué sous le chapiteau, et moi seule savais que ma fermeté n’était qu’une façade. Je craignais d’éclater en sanglots à tout instant, mais une fureur noire me portait.
— Taisez-vous ! ordonnai-je d’un ton méprisant. Vos paroles ne signifient rien pour moi !
Essa pâlit sous l’affront et préféra détourner le regard. Le Vénérable Prêtre Guerrier, lui, se le tint pour dit et se renfrogna, les lèvres pincées. Avant de reprendre la parole, je laissai mes yeux courir sur les Anciens alignés sur leurs gradins.
— Vos paroles n’ont aucun sens pour moi, aucune valeur, et je ne suis plus disposée à les écouter.
Je dus faire une pause pour reprendre mon souffle. Mes genoux commençaient à trembler. Grandcœur, aussi stoïque qu’un garde du corps à côté de moi, agitait sa queue.
— J’exige, repris-je d’une voix blanche, que vous me rendiez le corps de Keir du Tigre !
Essa sursauta et ouvrit la bouche pour parler, mais je ne lui en laissai pas le temps.
— Avec sa dépouille, je regagnerai mon royaume. Je le rendrai à la Terre à la frontière, là où se rencontrent Xy et la Grande Prairie.
Les poings serrés, je conclus, tremblante de rage :
— Et plus jamais je ne me présenterai devant ce Conseil. Plus jamais !
Vents Sauvages se leva et s’avança d’un pas chancelant.
— Xylara…
Je n’étais pas d’humeur à parlementer, et toute ma rage se concentra sur lui.
— Rendez-moi mon Seigneur de Guerre, espèce de… bragnet arrogant !
J’eus à peine le temps de voir le Vénérable Prêtre Guerrier blêmir sous l’insulte. Dans mon dos, un raffut suivi d’un bruit de pas précipités se fit entendre. D’un bond, je me retournai, sur la défensive, certaine qu’on allait m’attaquer.
— Lara ! cria une voix que je reconnus tout de suite.
Simus me rejoignit en quelques pas et me prit dans ses bras.
— Lara… reprit-il d’une voix dépourvue de son assurance coutumière. Nous… nous te pensions morte !
Il n’en fallut pas davantage pour que s’écroulent les barrières que j’avais laborieusement dressées entre ma douleur et moi. Accrochée à son cou, je me mis à sangloter.
— Simus… Je l’ai vu mourir ! J’ai vu Keir mourir sous mes yeux !
Les mains posées sur mes épaules, Simus me repoussa légèrement et me dévisagea d’un air surpris. Il avait les traits tirés, comme s’il n’avait pas dormi. Je ne tenais pas à m’effondrer devant le Conseil, mais à présent que mes larmes avaient commencé à couler, je ne pouvais plus les arrêter.
— Lorsque Grandcœur… m’a emmenée au galop, expliquai-je d’une voix entrecoupée de sanglots, je me suis retournée… et j’ai vu Keir mourir. Ensuite, Epor et Isdra étaient là… et ils m’aidaient à m’enfuir.
— Vous… vous avez vu les morts ? s’étonna Essa d’une voix empreinte d’émerveillement. Ils vous ont aidée ?
Dans le parfait silence qui nous environnait, j’entendis Vents Sauvages s’étrangler de stupéfaction.
— Gils était là aussi, précisai-je. Et Keir protégeait nos arrières… Simus ! S’il te plaît, amène-moi jusqu’à lui. Je t’en prie…
Ma voix se brisa et je ne pus en dire davantage. Simus m’attira contre lui et je me contentai de sangloter sur sa cuirasse. Il y eut d’autres cris, à l’entrée du chapiteau, d’autres bruits de pas précipités, mais je ne m’en souciais guère. Blottie contre Simus, j’attendais anxieusement sa réponse.
Enfin, au terme de ce qui me parut durer une éternité, il me repoussa à bout de bras et me dit gravement :
— Petite guérisseuse, en sauvant ma jambe, tu m’as rendu ma vie, qui aurait pu prendre fin au royaume de Xy.
Une lueur de malice flamba dans ses yeux las. Un sourire ironique flotta sur ses lèvres avant qu’il ajoute :
— Laisse-moi à présent te rendre la tienne. D’accord ?
Sans rien ajouter, il me fit doucement pivoter sur moi-même. À quelques pas de moi, Keir s’était figé sur le seuil du chapiteau du Conseil. Bouche bée, le souffle court d’avoir couru, il me dévisageait comme s’il avait affaire à un fantôme.